• Elisa Azogui-Burlac

Amitiés continues


J’aimerais parler de nos fous rires, j’aimerais raconter nos regards complices qui n’ont pas d’âge ou justement de ces regards si familiers qu’ils effacent le temps qui passe. Car il suffit d’un échange, de nos yeux qui se croisent, pour que le présent se dissolve, pour que je sente les fils du temps me tirer vers tous ces moments que j’ai aimés et que je cherche à revivre.


C'est bien ça l’amitié, un espace réconfortant où tous nos âges ont une place. Cet espace de l’intime que j’affectionne tant, du “je” qui devient nous, parfois juste pour un instant …. mais quel instant !


Durant ce week-end entre amies j’ai pu revisiter tous mes âges :


J’avais 12 ans dans ce resto bistronomique à rire aux larmes devant 13 assiettes de choux au chèvre fermenté que personne n’allait manger, à rire tout haut mais à rire de honte devant ce chef bobo face auquel nous étions incapables de nous comporter comme des grandes personnes.


J’avais la vingtaine, à faire traîner ma journée de restos en terrasses, de balades en discussions, du matin à la nuit, dans ces endroits qui devenaient soudainement vides car on laissait le temps passer, si loin de nos routines qui rythment nos habitudes.


J’avais mon âge, face à ceux qui ont la vingtaine et dont les habitudes sont de faire traîner les journées de restos en terrasses, de balades en discussions, du matin à la nuit, dans des lieux bondés où ils ont bien plus leur place que moi.


Je me suis sentie vieille aussi, en pensant à tous nos soucis et nos problématiques qui ne sont définitivement plus des je.ux d’enfants.


Et je me suis sentie enfin d’une sagesse sans âge, face à ma capacité d’accepter qu’aucune main, aucun verre, aucune ivresse, et aucune de mes tristesses ne pourraient balayer certaines peines, car nous ne sommes plus des enfants.


J’aimerais parler de nos fous rires, j’aimerais raconter nos regards complices qui n’ont pas d’âge ou justement de ces regards si familiers qu’ils effacent le temps qui passe et les rides des coins de nos yeux.


Mais je parlerai du temps qui a passé et de ces rides au coin de nos lèvres, car il nous a rendues plus libres, plus émancipées, même dans les liens les plus forts, et c’est pas si mal d'être libre.


Je parlerai aussi du bonheur qui n’est peut-être pas d’être heureux, mais qui est la quête d’un instant retrouvé, entre nos intranquillités, entre nos rives et nos dérives.


Et je finirai par dire que je suis chanceuse d’avoir des amies fidèles qui me font vivre autant d’entre-temps de bonheur et d’avoir eu une famille qui m’a appris à les apprécier pour ce qu’ils sont, entre mes intranquillités, mes rives et mes dérives :


Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.”


Le livre de l’intranquillité, Lettre à Mario de Sa-Carneiro, F. Pessoa



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