• Elisa Azogui-Burlac

Et toi, comment vas-tu ?

Je trouve toujours difficile de répondre à cette question. Pourtant elle est si commune. On la reçoit et on l’utilise nous-même plusieurs fois par jour, comme ça, sans la charger de rien et sans rien attendre en retour d’ailleurs. C’est de la politesse, de la même manière que nos réponses sont policées. On s’autorise de temps en temps un “Pas trop mal”, mais pour éviter tout débat on répond souvent par un “Super, et toi ?”.





Et pourtant demander à quelqu’un comment il va, c’est chercher à savoir, en une tournure de phrase, s’il est heureux. Là, comme ça, comme si nous étions capable d’y répondre, comme si notre bonheur ne dépendait que de nous à un instant précis. Car qui est ce JE à qui l’on s’adresse ? Plus je vieillis, moins je sens qu’il m’appartient.


Aujourd’hui, je suis une mémoire, je suis une montagne de souvenirs, je suis une somme d’émotions, d’humiliations, de rires, de pleurs, de peurs. Je suis autant celle qui a huit ans, douze ans et trente cinq ans. Et encore, là je ne parle que de moi. Mais ce n’est jamais que moi. Depuis que je suis née on m’a reliée à d’autres coeurs qui battent et sur lesquels mes propres battements se règlent. J’ai aussi créé mes propres liens et mes propres dépendances. Ces liens invisibles, comme des intraveineuses qui nous relient à d’autres et qui font circuler de l’oxygène dans nos veines. Mes soeurs, ma mère, mon père, mes enfants. Ces gens que l’on aime, non pas par choix mais par nature, par défaut. Ces amours incassables qui même dans les ruptures et les distances restent des connections, des murs sur lesquels on se cogne alors que l’on croit suivre notre propre route. Me demander si je vais bien c’est les inclure dans ma réponse. Eux, avec leur propres intraveineuses, remplies d'oxygène et de toxines ; Eux, avec leur propre mémoire émotionnelle.


Du haut de la petite estrade de mes 35 ans, j’ai l’impression d’avoir coché les bonnes cases : le mariage, les enfants, le boulot. Et pourtant aujourd’hui je veux m’arrêter, pour y voir plus clair, pour comprendre un peu mieux qui je suis justement. Pour pouvoir répondre quand on me demande si je vais bien. Je réalise doucement que mon adolescence ne compte plus autant. Ce n’était qu’un moment, que je peux enfin effacer. Comme sur une ardoise, les marques de craie restent bien entendu, on en voit encore les couleurs, mais les traits diminuent, s’estompent.


J’ai détesté mon lycée et mes premières années à l’Université. Et quand j’y pense mon collège était assez terrible aussi. 10 ans de ma vie ! Oui, 10 ans à me sentir mal à l’aise et à me demander comment je devais me comporter, qui je devais être, pour avoir l’air d’une nana bien.


J’étais à la recherche d’une identité et ma culture, ma personnalité, mes amitiés, mes relations avec les garçons formaient un édifice si fragile que je ne pouvais m’appuyer sur aucune fondation consistante. Je passais mon temps à m’adapter aux autres tout en me sentant intérieurement différente et étrangère à ce que je vivais.


J’ai eu peur quand j’étais dans l’ambiance du quartier, avec les squatteurs qui débarquaient à nos soirées, les bagarres entre bandes et les menaces dans la rue dès que l’on sortait. Mon appartement de la rue Blanche, sa vue directe sur le moulin rouge, revient d’ailleurs souvent dans mes cauchemars comme un lieu associé à un sentiment très fort d’insécurité.

Et quelle angoisse j’éprouvais quand je fumais des joints près de la rue des Arts avant d’aller au cours d’anglais du Lycée Fénelon. Je sentais les crises de paranoïa aiguë m’envahir au milieu de ces gens d’un nouveau style qui me renvoyaient sans cesse que je n’étais pas de leur monde.


On dit de l’adolescence que c’est un rite de passage, je crois au contraire que c’est un temps perdu. On se perd dans l’adolescence en essayant de quitter l’enfance, de devenir grand. Pourtant on ne quitte l’enfance que par erreur. Quitter l’enfance, c’est faire fausse route. Ça, j’aurais aimé qu’on me le dise avant au lieu de me faire croire à une maturité que je n’ai jamais ressentie. J’aurais perdu moins de temps.


#enfance #adolescence #vie

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