• Elisa Azogui-Burlac

Nostalgie et transmission

Je suis une enfant française de la deuxième génération. Deuxième génération ! Tu te souviens? On scandait ce slogan dans les rues de Paris, lycéens contents de rien, révoltés de tout ou juste comme ça. Tous enfants d'immigrés !




Si mes parents sont nés ailleurs, c’est enfants qu’ils sont arrivés en France. Ce sont des anciens 68ards ! Ou des revenus de Mai 68 comme ils disent ! Interdit d’interdire, des conneries! Ce sont des mitterandistes blessés, des socialistes abandonnés… Mais avant tout, ils sont français cette première génération !


Finalement, seuls nos grands parents portaient cet ailleurs. Cet exotisme qui nous a permis de nous sentir différents, à part, appartenant à une autre culture...Ce sont leurs accents, les odeurs de cuisines, les danses, les mots étrangers qui nous faisaient voyager à Meknès ou à Tunis.


Et maintenant ils partent... et ils laissent ce vide immense, cette transmission qui semble impossible, car bien trop polie, pas dans notre sang, pas assez tribale en quelque sorte..


Ma grand mère c’était la force marocaine. iI suffisait de voir ses mains pour imaginer son histoire! Ces mains fortes et abîmées qui racontaient tout.. la cuisine, le ménage, les enfants.. L'arrivée en France et tout le reste...


Je me souviens de ce geste avec cette main fermée de manière si particulière quand elle versait le curcumin dans son fourre-tout. Ça ne s’invente pas ce geste, ça ne se reproduit d’ailleurs pas non plus. On s’en souvient, c’est tout… Ce geste, il a mille ans ! Il nous raconte le Maroc, le Mellah, les shabbats qui se préparent en cuisine entres femmes. Sa mère, dont elle racontait la couleur des yeux clairs et dont elle avait hérité ce vert qui rendait son regard si vif, trop vif peut-être, pour l’histoire qu’on lui avait écrite. Ces yeux qui, mécontents, paraissaient si durs face à mon grand père si frêle qui s’en allait faire les courses à Auchan avec sa canne et son sac plastique.


Et nous, les enfants et petits enfants, tous les vendredis, prenions le périph jusqu'à la porte de Bagnolet. Puis cet ascenseur à l’odeur de fer ou de je ne sais quoi d’indéfinissable, qui montait au neuvième étage! Plus qu'à tourner à droite et à ouvrir la porte jamais fermée à clés pour commencer shabbat! Je n’ai jamais su quel était le numéro de l’appartement.. Et même quand ils ont installé des interphones modernes, je ne m’en rappelais jamais. C'était le 9ème étage porte droite pour rejoindre notre monde à nous ...


A mes oncles et tantes, il leur fallait moins de dix minutes pour commencer à se disputer dans la fumée épaisse de leurs cigarettes. C'était toujours les mêmes sujets, les mêmes engueulades, les mêmes provocations… Mais ça marchait toujours pourtant! Pas le temps pour mon grand père de finir les prières. C'était forcément au milieu des cris qu’il distribuait les morceaux de baguette trempés dans le sel.  Cette bonne baguette de la boulangerie du coin qu’on finissait en premier,  à saucer l'incontournable tchoutchouka de ma grand mère.


Ces vendredis soirs qui finissaient mal mais nous réunissaient tous, c’était finalement la seule chose qui comptait pour mes grands-parents. Qu’on soit ensemble... Malgré les croyances abandonnées, les familles dispersées, les disputes, s’il ne manquait personne, c’est qu’on formait un tout et ça suffisait! Ils n’avaient pas le luxe du rejet mes grands-parents…Pas avec leurs enfants du moins...


Et maintenant ils partent… laissant cette première génération orpheline, qui peut-être par peur de la nostalgie ou par désir d’'intégration, n’a pas vraiment su transmettre.


Si nous avons été les spectateurs de cette culture, si nous avons utilisé ses mots et ses moments pour marquer notre différence ou notre appartenance, est-ce suffisant aujourd'hui? Que suis-je capable de transmettre à mes propres enfants alors que la musique de mon enfance, de ma famille, s’efface et que seules les photos ramènent des souvenirs qui n’en seront pas pour eux.


Et maintenant qu’ils partent, je me demande si nous nous sommes assez nourris d’eux. Si, ces « temps en temps », où l’on réussissait à s’extirper de la vie qu'ils avaient voulue pour nous, pour les écouter enfin, ont été assez nombreux.


Et maintenant ils partent... et ils laissent ce vide immense...

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