• Elisa Azogui-Burlac

Comment donner envie à mes enfants de me quitter ?

Updated: Sep 14

Alors que je me prends sans cesse la tête à essayer, en vain, d’être une mère parfaite pour mes enfants, je découvre effrayée à travers la psychanalyse qu’il faudrait que j’en fasse plus pour qu’ils m’aiment moins ! Un exercice difficile alors que nos nouveaux modèles parentaux placent le bien-être de l’enfant au cœur de nos vies.


On a beau le répéter et se le répéter encore et toujours, c'est dur d’être parent. Alors face à mes doutes sur ma parentalité et sur le bon développement de mes enfants, je cherche des réponses dans la psychanalyse. Un jeu dangereux car lire des livres sur la parentalité, c’est comme nos sessions de films d’horreur quand on était ados. On y va quand même mais on sait qu’on va se faire peur.

Je noircis un peu le tableau mais entre le complexe d’Œdipe, les angoisses de castration, le narcissisme maternel, les pulsions primaires et j’en passe… Si la psychanalyse nous éclaire sur l’enfance, elle apporte peu de réconfort aux parents que nous sommes. Elle nous laisse d’ailleurs souvent impuissants face au constat le mieux partagé mais le moins accepté, que rien que l’on puisse faire n'empêchera nos enfants d’affronter les épreuves de la vie et ce passage angoissant qu’est l’adolescence.


Alors en attendant que ce moment arrive, comme tout hyper-parent de ma génération, je protège, je couve, je contiens, pour que mes bambins souffrent le moins possible des difficultés de l’enfance. A la maison, à l’école, avec leurs amis et les autres adultes, je leur fabrique un cocon de stimulations affectives et intellectuelles sur-mesure pour que s’épanouisse au mieux leur individualité.

Mais si je faisais fausse route ? Le terme est bien choisi d’ailleurs, et si je les conduisais sur un mauvais chemin ?

Car le chemin que doivent inexorablement prendre nos enfants, c’est celui qu’on ne connaît que trop bien : une forêt sombre, dans une contrée lointaine, où l’enfant va rencontrer des animaux qui parlent, des sorcières impressionnantes, et va devoir faire face à des épreuves qui lui demanderont de choisir entre le bien et le mal. Ou plus précisément, entre la satisfaction immédiate de ses désirs, qui risque de le mettre en danger (boire l’eau d’une source empoisonnée par exemple) ou le principe de réalité, qui lui permettra de sortir de la forêt en vie (ne pas boire l’eau de la source même si tu as soif).

C’est la lecture de Bruno Bettelheim, La psychanalyse des contes de fées, (Pocket, 1999) qui m’a mise sur cette nouvelle voie. Bettelheim présente le conte comme un magnifique outil de compréhension de soi pour l’enfant. Il permet à l’enfant d’externaliser ses peurs, ses fantasmes, ses contradictions internes, en présence des parents, puisque le conte est lu en famille, alors qu’il n’a pas encore la maturité de les élaborer.


Pour Bettelheim, le conte de fées nous enseigne que pour devenir un adulte “accompli”, pour accéder à cette fin “Et ils vécurent heureux”, l’homme doit accepter toutes les facettes de sa vie psychique: son MOI, son SURMOI ( en lien avec le principe de réalité), et son ÇA (la réalisation des désirs immédiats). .

Les héros des contes de fées ont souvent cet âge de la sortie de l’enfance et Bettelheim présente l’adolescence comme une période de grande contradiction pour l’enfant qui doit quitter le foyer pour s’accomplir. Les épreuves que rencontre le héros représentent bien ce rite de passage vers l’âge adulte.

Mais alors, quelle place devons-nous avoir, nous parents ? Que nous enseignent les contes de fées ?

Je suis d’abord allée voir du côté de la mythologie grecque, pour retrouver Œdipe. Erreur, la mythologie grecque c’est un vrai film d’horreur pour le coup. Les oracles annoncent le meurtre du parent par l’enfant et là, alors que le père était super content d’avoir un enfant, de manière très rationnelle il décide de manger, noyer, tuer sa progéniture qui est finalement miraculeusement sauvée selon la prédiction de l’oracle. La suite de l’histoire on la connait tous, Œdipe tue son père, l'oracle à toujours raison.

Non, si vous cherchez un “happy ending”, il faut rester avec les contes de fées. Tout ira bien pour nos enfants ! Cependant, ils nous remettent aussi à notre place de parents. A quoi bon, comme le père de la Belle au bois dormant, détruire toutes les aiguilles du Royaume pour éviter que sa fille ne se pique ? Ne vaut-il pas mieux endosser pour un temps les costumes des méchantes marâtres, des rois intolérants, pour les pousser hors du foyer sans qu’ils en ressentent trop de nostalgie ? J’ai quand même un petit cas de conscience avec les parents de Hansel et Gretel, qui ont abandonné leurs enfants dans la forêt. Cela dit, à l’heure de nos connexions digitales, on peut même se permettre de les perdre en forêt, on les retrouvera toujours !


Vous m’avez comprise, rien ne sert d’enfermer nos enfants dans une tour de chaleur familiale et d'amour parental, puisque nous devons nous défaire…La peur de la séparation n’est pas qu’ infantile et il est difficile pour nous parents d’accepter qu’une partie de leur chemin sera sans nous. L’adolescence est une épreuve aussi pour les parents, surtout pour notre génération qui a vu les frontières entre le monde des enfants et le nôtre s’amenuisent toujours plus.


Je ne sais pas encore comment je vais appliquer la morale des contes de fées à mon quotidien et à mes enfants, qui sont encore petits. Mais à mesure qu’ils grandissent, je sens que je m’éloigne toujours plus de cette fameuse parentalité positive et que je suis prête à accepter de faire figure d’autorité, de ne pas être que la bonne fée penchée sur leur berceau.

Je ne prévois pas de mettre des clous au sol comme les parents de Tanguy dans le film d’Étienne Chatiliez, mais je tente de me construire un espace personnel et de laisser plus de place au leur, hors du foyer. Que chacun trouve sa place et que chacun soit à sa place.

Et pour ne pas craindre trop cette séparation, je m'efforce de réhabiliter aussi ce moment qu’est l’adolescence plutôt que de le craindre. Dans son dernier livre “Quand tu écouteras cette chanson”, Lola Lafon écrit en parlant de la jeunesse :

"L'irrévérence des jeunes filles devrait être l’objet de toutes nos attentions, elle devrait être archivée et transmise. Il faudrait les chérir ces courtes années durant lesquelles les jeunes filles ignorent la prudence, le respect et les remords. Elles mentent avec métier et sans état d’âme, mangent avec les doigts, grimpent sur les toits et, bras dessus, bras dessous, elles prennent toute la place sur les trottoirs. [...] Comme nous la craignons l'extra lucidité adolescente, ce regard de “voyant” qui met à nu nos compromis”.

Lola Lafon, Quand tu écouteras cette chanson, Ed. Stock, p 189-190

Et pour nous donner du courage, je finis avec cette vidéo de Barbara qui chante avec un grand sourire "À mourir pour mourir”. Une chanson dont les paroles nous rappelle cette fougue d’une jeunesse qui n’a peur de rien, même pas de la mort, une insouciance qui leur servira sûrement dans cette forêt sombre, d’une contrée lointaine :




Signée : Une fée déguisée en marâtre